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April 08

Correspondances d'aujourd'hui, par Jean-Michel Dumay (Le Monde)

Chronique parue dans le quotidien "Le Monde" du 07 avril 2007


Isabelle (c'est une amie) court dans les déserts depuis très longtemps. Elle ne se demande pas à quoi ça sert. Elle court. C'est une deuxième vie après un cancer. Quand elle marathone dans les déserts du monde, son mari François reçoit sur son téléphone portable des Texto. Ce sont comme des flashs pour saisir des impressions. Les derniers sont arrivés d'Inde, désert de Thar : "Groupe super, des vrais baroudeurs, ils font des trucs surhumains." Ou alors : "Route impressionnante, du rodéo." Ou encore : "Il fait 42°." François est tout ému de cette virtuelle proximité : "Incroyable !" Par son instantanéité, le Texto contracte l'espace à faire douter des trois dimensions. Mais quelle est la source de cette émotion ? L'écrit transmis ? Ou cette surprise, tellement moderne, d'une communication libre abolissant les distances ?

On communique de plus en plus sur tous ces supports que sont Internet, le courrier électronique, les téléphones portables, les assistants personnels. Quand on correspondrait de moins en moins sur du papier. La Poste s'en inquiète et regrette la baisse de volume des lettres de particuliers. Une campagne vient d'être lancée. Un site (www.emotionducourrier.fr) nous invite à "écrire, envelopper, ouvrir, lire, sourire, pleurer, répondre". Autrement dit, en un slogan : à "partager l'émotion du courrier".

Le journal La Croix, en se faisant l'écho de cette campagne, a laissé la parole à Pierre-Marc de Biasi, directeur de recherches au CNRS, auteur d'une histoire du papier : "Plus les outils numériques se développent, plus le geste de la main qui écrit, signature du corps, gagne en signification." Il ajoute : "Le courrier électronique relève de la communication, une information chassant l'autre, et se rapproche de la forme orale, au point parfois de privilégier une écriture phonétique. A l'inverse, le courrier papier est lu, il est appréhendé avec davantage de lenteur, de réflexion. Il fait sens dans le temps. On se trouve alors plutôt dans le registre de la transmission."

Chacun dissertera (sur du papier ou sur écran) sur les profondeurs et qualités respectives des correspondances d'hier et d'aujourd'hui. Sur le point de savoir celle qui assurerait le plus une "vraie" présence, une attention particulière portée au destinataire. Sur les conséquences de cette substitution progressive d'une écriture manuscrite cursive, couchée sur le papier, par des staccatos sur clavier, physiquement déconnectés de l'écran. L'essor de la communication, notamment sa "forme orale", fût-elle écrite phonétiquement, signe de profonds changements. Constatant ainsi quelques grandes mutations anthropologiques chez l'homme moderne, le philosophe Marcel Gauchet voit apparaître "un mode de constitution des personnes par la relation" qui constitue, selon lui, "une vraie nouveauté" : un "j'existe dans la mesure où je suis branché avec d'autres" très dans l'air du temps, surtout chez les jeunes générations.

Cette addiction envers la communication, doublée d'un sentiment de toute-puissance liée à l'abolition des contraintes spatiales (cette possibilité d'échapper à tout instant à son environnement immédiat) conduirait, selon lui, à "l'incapacité de la solitude", c'est-à-dire à se représenter autrement qu'"en rapport" avec d'autres.

Une rupture, selon lui, sur des siècles d'autonomisation de l'individu, que l'apparition de la lecture silencieuse en même temps que le livre avait, sinon nouée, tout au moins fortifiée. Ainsi une correspondance sur papier pourrait encore témoigner de l'identité de deux individualités, matérialisées par un point de départ et un point d'arrivée. Le cachet de la poste faisant foi. Quand la marée des mails et des Texto serait elle-même, à notre insu, désormais constitutive de notre identité.
April 05

Joyeuses pâques




A Pâques

Frère Jacques, frère Jacques,
Réveille-toi de ton sommeil d'hiver
Les fins taillis sont déjà verts
Et nous voici au temps de Pâques,
Frère Jacques.

Au coin du bois morne et blêmi
Où ton grand corps s'est endormi
Depuis l'automne,
L'aveugle et vacillant brouillard,
Sur les grand-routes du hasard,
S'est promené, longtemps, par les champs monotones ;
Et les chênes aux rameaux noirs
Tordus de vent farouche
Ont laissé choir,
De soir en soir,
Leur feuillage d'or mort sur les bords de ta couche.

Frère Jacques,
Il a neigé durant des mois
Et sur tes mains, et sur tes doigts
Pleins de gerçures ;
Il a neigé, il a givré,
Sur ton chef pâle et tonsuré
Et dans les plis décolorés
De ta robe de bure.

La torpide saison est comme entrée en toi
Avec son deuil et son effroi,
Et sa bise sournoise et son gel volontaire ;
Et telle est la lourdeur de ton vieux front lassé
Et l'immobilité de tes deux bras croisés,
Qu'on les dirait d'un mort qui repose sous terre.

Frère Jacques,
Hier au matin, malgré le froid,
Deux jonquilles, trois anémones
Ont soulevé leurs pétales roses ou jaunes
Vers toi,
Et la mésange à tête blanche,
Fragile et preste, a sautillé
Sur la branche de cornouiller
Qui vers ton large lit de feuillages mouillés
Se penche.

Et tu dors, et tu dors toujours,
Au coin du bois profond et sourd,
Bien que s'en viennent les abeilles
Bourdonner jusqu'au soir à tes closes oreilles
Et que l'on voie en tourbillons
Rôder sur ta barbe rigide
Un couple clair et rapide
De papillons.

Pourtant, voici qu'à travers ton somme
Tu as surpris, dès l'aube, s'en aller
Le cortège bariolé
Des cent cloches qui vont à Rome ;
Et, leurs clochers restant
Muets et hésitants
Durant ces trois longs jours et d'angoisse et d'absence,
Tu t'éveilles en écoutant
Régner de l'un à l'autre bout des champs
Le silence.

Et secouant alors
De ton pesant manteau que les ronces festonnent
Les glaçons de l'hiver et les brumes d'automne,
Frère Jacques, tu sonnes
D'un bras si rude et fort
Que tout se hâte aux prés et s'enfièvre aux collines
A l'appel clair de tes matines.

Et du bout d'un verger le coucou te répond ;
Et l'insecte reluit de broussaille en broussaille ;
Et les sèves sous terre immensément tressaillent ;
Et les frondaisons d'or se propagent et font
Que leur ombre s'incline aux vieux murs des chaumières ;
Et le travail surgit innombrable et puissant ;
Et le vent semble fait de mouvante lumière
Pour frôler le bouton d'une rose trémière
Et le front hérissé d'un pâle épi naissant.

Frère Jacques, frère Jacques
Combien la vie entière à confiance en toi ;
Et comme l'oiseau chante au faîte de mon toit ;
Frère Jacques, frère Jacques,
Rude et vaillant carillonneur de Pâques.

Emile Verhaeren

carte venant du Jardin de Tadine (escale chaudement recommandée)

April 02

Oléron en trou de temps

(du 29 mars au 1er avril : escale à la Rochelle) dans le trou du samedi 31 mars, en un tour d'aiguilles, remonter à la source d'oléron en puits de souvenirs, là où la mémoire jaillit en eau vive, île-berceau d'enfance temps du cocon des parents encore en duo d'amour, de la famille à cinq au village de la Vieille Perrotine retrouver aujourd'hui, saut du temps en plein vol éclats, les branches ne cassent pas, les racines se rencontrent dans l'au-delà des jours, des ans...

thé aux merveilles



Le loir et le lièvre
Veillent dans la tasse à thé
Pays des merveilles.

Clochelune
March 22

duos poétiques pour fêter le printemps



TAXI

Je suis délivrée
Je reprends ma pureté comme un sac
Elle et moi dans un taxi
Nous regardons la pluie
Et le néon
Des enseignes chinoises
Dans une rue ordinaire
Je suis anesthésiée
Une musique nègre me tame-tame le cœur
Les feux rouges me font signe d'arrêter
Mais je continue à courir dans la ville
Le chaufeur me regarde
Je ne bouge pas
Ma pureté et moi nous sommes risibles
Je ris
Feux verts
Tout est permis
Même d'écraser les feuilles mortes
Le chauffeur me regarde
Quatre heures
Je ramène ma pureté assise sur une banquette
C'est drôle
Je ne peux rien
La ville embrumée
Les soucis d'amour
Je ne peux rien
Et cet aveugle
Qui traverse avec le chat
Est bien plus important

Denise Jallais
La Cage (1985)
***


VOYAGES

Moi aussi
comme les peintres
j'ai mes modèles

Un jour
et c'est déjà hier
sur la plate-forme de l'autobus
je regardais les femmes
qui descendaient la rue d'Amsterdam
Soudain à travers la vitre du bus
j'en découvris une
que je n'avais pas vue monter
Assise seule elle semblait sourire
À l'instant même elle me plut énormément
mais au même instant
je m'apeçus que c'était la mienne
J'étais content.

Jacques Prévert
Histoires (1963)

poèmes cueillis dans Duos d'amour : anthologie des plus beaux poèmes amoureux

Le conte, un exemple millénaire de métissage

Emmanuel de Roux pour Le Monde des livres

Un Libanais et un Burkinabé mènent une caravane de la parole à travers l’Hexagone

Ils sont onze, hommes et femmes, venus d’horizons divers : Algérie, Belgique, Congo, Côte d’Ivoire, Pologne, Québec, Sénégal, Suisse, Togo ou Niger. Tous conteurs, ils font partie d’un« Caravansérail des conteurs » qui entend fêter « la parole francophone ». Cette caravane emmenée par deux vétérans du conte, Hassane Kassi Kouyaté (Burkina Faso) et Jihad Darwiche (Liban) va sillonner l’Hexagone en tous sens pendant quinze semaines – avec un crochet vers la Suisse. Cette production du Centre des arts du récit en Isère, basé à Grenoble, veut prouver que ce genre, vieux comme l’humanité, n’a rien perdu de son dynamisme et que le public est toujours sensible à la magie des mots en liberté. « L’art du récit, c’est aussi l’art de l’écoute, insiste Hassane Kouyaté. Ce descendant d’une longue lignée de griots burkinabés note qu’aujourd’hui « la notion de partage est à l’ordre du jour, mais que pour pouvoir partager, il faut d’abord écouter, ce qui ne se pratique guère. »
Dans chaque ville, chaque conteur ira donc à la rencontre d’un auditoire différent. Devant lui, il déroulera le fil de son histoire, chaque soir recommencée. « La force du conte réside dans la fragilité de l’instant, constate Jihad Darwiche. Un bon conteur n’arrive jamais devant son public avec, dans la tête, un conte prêt à sortir. La parole qu’il émet vient de sa relation avec les gens présents devant lui. Il doit trouver le mot et l’image justes qui conviennent à son auditoire. »
Discipline millénaire Mais puisque Shéhérazade est incontestablement la patronne du conte, les onze se retrouveront régulièrement, tous les deux ou trois soirs, autour d’un « grand récit cadre », sur le schéma des Mille et Une Nuits : « Chacun des conteurs devra s’insérer dans une trame, en improvisant à partir de son propre répertoire et de son patrimoine culturel, explique Henri Touati, le directeur du Centre des arts du récit en Isère. Ce que nous proposons est un spectacle en perpétuelle évolution. » « Le Caravansérail des conteurs reflète bien l’image de cette discipline millénaire : une parole traditionnelle mais aussi contemporaine », ajoute Jihad Darwiche. Au moment où triomphent l’uniformisation mondialisée et le virtuel à tous les étages, allons-nous assister, paradoxalement, au retour d’un genre que les meilleurs esprits estimaient en coma dépassé ? Henri Gougaud, un des pionniers de ce retour, vantait les « vertus profondément révolutionnaires du conte. C’est un exemple millénaire de métissage. L’histoire sous la parole dit qu’on est semblable ».
« Les thèmes du conte sont universels, reprend Hassane Kouyaté. L’amour, l’amitié, la bêtise, la peur sont de tous les temps, les choses les mieux partagées du monde. Ce qui change, c’est la manière de les faire passer, en fonction d’une époque, d’une culture, d’une classe d’âge. » C’est ce qu’exprime Christiane Falgayrettes, la directrice du Musée Dapper, qui a fait intervenir des conteurs, il y a près de vingt ans, pour animer ses expositions, deux ou trois après-midi par semaine. « Le conteur, explique-t-elle, tout en restant dans la sphère du profane, prolongeait le message sacré transmis par l’objet. Il lançait un mot, faisait réagir le public. Ensuite nous avons continué l’expérience sur une scène et le conte s’est davantage structuré, avec le geste, les yeux, le rire, la mimique.»
Le Congolais Gabriel Kinsa a été un des premiers intervenants au Musée Dapper. Aujourd’hui, il tourne au gré des festivals et des invitations, en France et à l’étranger. Notamment grâce aux initiatives de la Maison du conte de Chevilly- Larue et du Centre de littérature orale de Vendôme qui sont, avec le Centre des arts du récit en Isère, les trois grandes structures pérennes liées au renouveau du conte. Avec quelques autres, elles sont associées au sein de la Fédération du monde oral. L’existence de tels organismes, souvent financés par les collectivités territoriales – mais aussi par le ministère de la culture – permet aux conteurs établis en France de travailler à travers un réseau. Ce qui facilite la tâche de ces intermittents du spectacle dont le métier n’est pas toujours aisé.
Gabriel Kinsa se présente comme un « conteur francophone » : « Je suis à l’aise avec tous les publics, de la maternelle à la maison de retraite en passant par les comités d’entreprise, affirme-t-il. En chacun de nous, il y a une grand-mère et un petit enfant. »
L’espace francophone lui permet d’élargir son public. « Travailler en France m’a permis de revisiter ma culture, note Gabriel Kinsa. Et j’ai, de ce fait, réussi à créer un répertoire en élargissant la tradition demon pays. Mais pour moi, le plus difficile c’est de partir de ma langue maternelle, dans laquelle j’élabore mes contes, puis de traduire ensuite ces images en français pour les transmettre à un public qui n’a pas forcément ma culture. Je suis donc obligé de trouver des évidences dans une autre langue. Pourtant, le français me permet d’être à l’aise dans un grand nombre de pays. Même en Afrique, où je m’exprime en français dans les pays où l’on ne parle pasmalangue maternelle. Mais là, j’utilise plus souvent des “africanismes”, que je vais pécher dans la rue, et dont j’émaille mes contes. »
Pour Jihad Darwichecommepour Hassane Kouyaté « la francophonie est une chance », puisqu’elle ouvre aux conteurs un espace supplémentaire et de nouveaux publics. Qu’elle permet au conte d’exprimer toutes ses facettes, d’en faire connaître la diversité, à l’aide d’accents et d’images différentes. « Nos auteurs s’expriment en français, indique Hassane Kouyaté, mais en français avec un “s”. Chacun reflète une culture, une tradition différente. Et c’est aussi une grande chance pour la langue française qui peut ainsi ouvrir son imaginaire et desserrer son carcan cartésien. » Une lycéenne, auditrice régulière des après-midi du Musée Dapper, avouait que lorsqu’elle était captivée par une histoire, elle n’avait pas l’impression de l’entendre en français : « On n’est plus dans une langue, mais plongé dans un imaginaire. » C’est sans doute là que réside la force du conte.
March 19

routes traversières en acrobaties

(chantier de mots - écriture automatique)

début de chemin, carnet, voyage, feuilles libres et pensée magique ou luisante! les mots scintillent en flammèches et lèchent l'ancre des navires, les vagues donnent leur sang, leur feu aux mot, à la langue vidée qui s'étrangle au fur et à mesure du temps somnambule, du loir flottant dans son thé, un nuage de sel pour un thé sur la lune, un voyage de rêveurs où tout glisse et s'éclipse! la lune fuit, fuite du sel, de la langue salée, du boeuf, de la vache! la genèse se trimballe en exil sur mars ou jupiter, la lune a flambé, la terre a gelé, le temps en stalactites accroche les mots arrache le feu et le cri fuse fuse fusée interplantétraire, les rêves sont dérobées, les tartes trop sucrées de marmelade de songe, plus de quoi se gaver, se graver, graviter en tourte ou soucoupe autour du petit chaperon lunaire!
l'ours des banquises fond, les garçons pris dans les verres et dans le froid se grisent, blanchissent, perdent la main, le doigté! plus de plumes, ni d'ailes, qu'un amas de mots de rien, qu'un amas de cri prisonnier dans une terre craquelée, une grange inhabitée où rôdent monstres et vampires... les cauchemars ici sont en joie, raniment la parole, la langue de bois n'est pas de mise, ici ça lèche, ça flambe, la langue de feu sort sa croûte, son nid de lucioles et de papillons, les ombres valises en cartons dégringolent et rien! tout s'efface!

mal léchés sont les mots, mots sonores
tiens des mots poilus qui arrivent dans une poëlle à frire! ah purée de mots, ça flambe comme une crêpe au cointreau miam!! allez mots sortez de vos granges hop pas de barbelés je vous veux nus en rut en cri! ah bas les mots bien léchés sauf dans le mauvais sens du poil avec une bonne langue!! au feu tout ça! au four!! à vapeur à dada ;-) et les chevaux à vapeur de l'enfance bleue mal léchée qui croyait que le père noël c'était le loup garou ouh ouh oh voleur! les enfants dérapent dans les rêves d'adultes venus de la lune, faux rêveur, faux marcheur, les mots ne sont plus en marche mais en panne! il ne giclent plus, plus de sperme plus de vie brr quel froid soudain tout gèle en âme déchue débridée ou frigorifiée enlisée dans la banquise mais sur la banquette arrière hop ça remue, oh des jambes en l'air des parties de mots en éclat dans des chambres douces!!

dans la mesure des mots, des verres, du temps jaillit, du son expulse, sort des gorges et des granges! explosion de mélodie, d'harmonies en total désaccord, endiablées en valse chopiniennes, une chopine oh, allez, un coup à boire, un bon son de glaçon, les mots éclosent en bulles en triangles ding dong la cloche a sonnée l'école n'est plus pour les enfants le pays des petits des abeilles et du marchand de sable attend ses voyageurs! en route en quète pour un nouveau chemin de travers...

March 02

René Guy et Hélène Cadou dans "Duos d'amour"

JE SAIS...

Je sais que tu m'as inventée
Que je suis née de ton regard
Toi qui donnais la lumière aux arbres
Mais depuis que tu m'as quittée
Pour un sommeil qui te dévore
Je m'applique à te redonner
Dans le nid tremblant de mes mains
Une part de jour assez douce
Pour t'obliger à vivre encore

Hélène Cadou (cueilli dans "Le bonheur du jour" 1956)

***

JE T'ATTEINDRAI HÉLÈNE

Je t'atteindrai Hélène
À travers les prairies
À travers les matins de gel et de lumière
Où ton épaule fait son nid

Tu es de tous les jours
L'inquiète la dormante
Sur mes yeux
Tes deux mains sont des errantes
À ce front transparent
On reconnaît l'été
Et lorsqu'il me suffit de savoir ton passé
Les herbes les gibiers les fleuves me répondent

Sans t'avoir jamais vue
Je t'appelais déjà
Chaque feuille en tombant
Me rappelait ton pas
La vague qui s'ouvrait
Recréait ton visage
Et tu étais l'auberge
Aux portes des villages.

René Guy Cadou (cueuilli dans "La vie rêvée" (1944)

***

Ces deux poèmes sont deux fleurs d'un bouquet choisi dans "Duos d'amour", un recueil qui a fêté sa sortie le 14 février, mise en bouche à l'occasion du Printemps des poètes. Sur la page de gauche un poème écrit par une femme et en écho sur la page de droite un poème écrit par un homme... Parfois des poètes d'autres époques se font ainsi écho... La couverture est illustrée par "Le Baiser" de Klimt.
À la fin du recueil, se glisse une petite biographie de chaque auteur.
Pour René Guy Cadou, je vous conseille vivement son recueil "Poésie la vie entière" paru chez Seghers et le DVD "René Guy Cadou, de Louisefert à Roche sur Loire" un film de Jacques Bertin réalisé par Annie Breit où se niche un entretien très beau avec Hélène Cadou, mais il y a aussi des lithographies des ses poèmes, un disque où sont interprétés quelques unes de ses poésies, bref, un merveilleux trésor de péptites poétiques...
C'est dailleurs Sur les traces de René Guy Cadou une promenade poétique de Cécile Guivarch, Léah, Orlando et Isabelle Herbert, parue sur Francopolis qui m'a donné ces envies de découverte... Et je profite de l'occasion du Printemps de poètes et de son "Duos d'amour" pour vous partager ce petit billet doux...
February 26

Fenêtre ouverte sur le haïku

en echo à Sôseki ou le coeur poétique

Sur ma manche
Elle reprend son souffle
La luciole en fuite

Issa

Après cette première dégustation poétique, voguons vers le haïku en rappelant brièvement son histoire, sa définition.

Le haïku naît du tanka.
C’est Bashô (1644-1694) qui aurait été l’initiateur du haïku en fragmentant le tanka en hokku.
Le TANKA (5-7-5-7-7) est un poème classique japonais (venant de la poésie classique chinoise), comprenant 5 vers de 31 syllabes composé en deux parties :

la première partie faite de 17 syllabes de 3 vers (5-7-5)
la seconde partie faite de 14 syllabes de 2 vers (7-7)

Le HOKKU (5-7-5) est le premier verset du tanka. Il évoque la nature et la saison et devait contenir un kigo (mot de saison puisé dans les saïjiki, des almanachs poétiques japonais)
Le second verset du tanka (7-7) est lié aux émotions et sentiments, et servait aussi à le relier à d’autres tanka en formant alors ce qu’on appelle le renga, un poème lié.

Le HAÏKU (5-7-5) ainsi nommé par le poète Shiki (1867-1902), est un tercet de 17 syllabes décomposé en 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes.

Solitude
Après le feu d'artifice
Une étoile filante

Shiki

Il vient de la contraction de deux termes, haïkaï (poème humoriste populaire né au XVIe siècle parodiant le tanka) et hokku (premier verset du tanka).

Le haïku est original par sa forme poétique nouvelle et libre, déliée. Il a pris source dans le tanka et au coeur de formes poétiques liées puis s'est libéré pour devenir goutte d’eau, vague, océan.

Ce qui le rapproche des autres formes poétiques traditionnelles japonaises est donc sa composition en 5, 7, 5 épousant la forme du hokku (première partie du tanka) et la présence d’un kigo (mot de saison ou expression « qui évoque la fuite du temps, la conscience de l’homme dans la nature et le rythme des saisons ») pour que vive la tradition.

Les kigo sont répertoriés dans des almanachs poétiques japonais appelés "Saïjiki".
L’almanach poétique japonais a la particularité d’ajouter une saison à nos quatre saisons, et cette saison est le premier jour de l’an.

Premier rêve de l'année
Je l'ai gravé sur un bout de bois
Et partagé avec le feu

Thierry Cazals

Pour tout savoir sur cette tradition poétique et ces cinq saisons japonaises vous pouvez découvrir les excellents almanachs poétiques d’Alain Kerven publiés aux éditions Folle Avoine en cinq volumes donc, comme les cinq saisons !
Voguez vers ces titres tentateurs

Grand Almanach Poétique Japonais (Livre I) : Matin de neige (Folle avoine, 1988)
Grand Almanach Poétique Japonais (Livre II) : Le réveil de la route (Folle avoine, 1990)
Grand Almanach Poétique Japonais (Livre III) : La tisserande et le Bouvier (Folle avoine, 1992)
Grand Almanach Poétique Japonais (Livre IV) : A l’ouest blanchit la lune (Folle avoine, 1992)
Grand Almanach Poétique Japonais (Livre V) : Le vent du nord (Folle avoine, 1994)

Alain Kervern né au Viêt-Nam en janvier 1945 est diplômé de l’Ecole Nationale des Langues Orientales Vivantes et de l’Université de Paris VII. Il est à présent retourné à Brest, en Bretagne où il enseigne le japonais. C’est un grand spécialiste du haïku et du folklore, il œuvre à faire connaîre le haïku en France et dans la région bretonne. Fondateur de la revue « Hoppala ! », qui a la particularité de voir chaque année s’organiser un concours annuel de haïku en breton, en français ou en gallo dont certains gagnants sont ensuite publiés en recueil. Il vient également d’être le directeur d’une collection « l’univers et l’intime » parue aux éditions « la part commune » touchant au haïku et publiant aussi des haïkistes bretons comme Jacques Poullaouec (l’un des vainqueurs du concours « Hoppala ! ») que j’ai pu découvir et dont je vous ai présenté un entetien sur Francopolis à partir de son livre Les haïkus du chat

Marylène vous livre quelques passages de cet almanach poétique. Le petit haïku illustré était au départ une des pièces de Chez Marylène qui fut ma première traversée dans l’univers du haïku. Marylène a une section lancez-vous où elle nous initie à cet apprentissage. Merci à elle de cette première main tendue.

Ryu Yotusya et Niji Fuyuno dans leur site Mushimegane éclairent encore le lecteur quelque peu égaré en évoquant le calendrier japonais et le système des kigos

Le rêve de printemps
D'une herbe longue
Et d'une herbe courte

Niji Fuyuno

« Calendrier japonais
Dans le calendrier japonais, chaque saison commence ainsi: le printemps vers le 4 février, l'été vers le 6 mai, l'automne vers le 8 août et l'hiver vers le 8 novembre.
En 1872, le Japon a adopté le calendrier solaire en remplacement du calendrier lunaire, ce qui a provoqué un grand désordre dans la classification des kigos. Par exemple, on célèbre la Tanabata ("Fête des étoiles") le septième jour du septième mois; aujourd'hui, les enfants la célèbrent en juillet, mais c'est à la saison des pluies et on ne peut voir les étoiles. Les haïkistes sont partagés au sujet de la classification de la Tanabata en été ou en automne.
Le nouvel an est le jour le plus important au Japon. Dans le calendrier lunaire, il vient presque en même temps que le commencement du printemps et on le fête en février dans la région la plus conservatrice. On compte beaucoup de kigos relatifs au nouvel an et c'est un grand problème si on le classe en hiver ou au printemps. Alors, c'est pour éviter cette confusion qu'on publie un volume pour le nouvel an.

Système des kigos
Dans les kigos, vous trouverez des phénomènes qui ne sont pas spécifiques à une saison (par exemple: la lune, le cerf, l'hirondelle, etc.). Ils sont classés selon les règles suivantes:
1. on le classe dans la saison où il apparaît pour la première fois: les hirondelles arrivent au Japon au printemps,
2. on le classe dans la saison où il apparaît le plus beau: la lune est la plus belle en automne quand l'air est sec et clair,
3. on le classe dans la saison où on en prend conscience le plus facilement: en automne, les cerfs poussent des cris plus aigus et ils ravagent les récoltes.
Dans les saïjikis, les kigos se divisent ordinairement en six catégories: le temps, les astres et le phénomènes atmosphériques, les phénomènes de la terre, les activités humaines, la faune et la flore. »

De nos jours, le haïku classique continue à perdurer mais un nouveau courant poétique apparaît, le senryu, qui se délestera de la présence de kigo pour se rapprocher du haïkaï par son côté humoristique. Les kigo traditionnels seront remplacés par ce qui fait aujourd’hui l’environnement de l’homme moderne (ordinateur, métro, etc).
La nature et la tradition se perdent un peu face aux nouvelles technologies, au nouvel environnement et même la forme traditionnelle du 5,7, 5 n’est plus de rigueur, le haïku étant prisé de par le monde, chaque langue ayant un rythme différent, sa rythmique s’adapte aux divers pays et aussi au patrimoine culturel et poétique de chaque pays.
L’essor du haïku dans le monde étant récent, d’autres formes et courants jaillissent, pouvant :
1° soit garder le kigo (qui s’adapte aussi selon les pays) tout en se libérant de la contrainte du 5-7-5
2° soit garder la même contrainte rythmique tout se libérant du traditionnel kigo
3° ou encore ne rien garder ni du kigo ni de la contrainte rythmique du 5-7-5, voire même se libérer du tercet pour devenir un poème de un ou deux vers seulement !
Le haïku devient donc lui aussi source d’autres formes novatrices (qui plus tard pourraient à leur tour devenir classiques !)

En offrande, ces brindilles dont chaque brin tente de dire le haïku :

Le Haïku: poésie japonaise formée de cinq/ sept/cinq syllabes. Contemplatif de la nature, l'auteur tente d'être objectif. Il se contente de refléter ce qui peut être observé avec intensité: comme le ferait un appareil photo. Aussi essaie-t-il de ne pas utiliser de terme évoquant des sentiments humains. Marion LUBREAC

Marc LEBEL : Le haïku ? La meilleure forme d'écriture pour accueillir et cueillir le moment présent en dix-sept syllabes.

Le haïku est ce moment privilégié qu'on réussit à capturer et à glisser entre 3 vers. Il raconte un instant de vie avec, parfois, une impression de déjà-vu en filigrane. Or, comme nous aimons à nous retrouver dans ces lieux communs qui nous sont chers où de petits fragments du quotidien éclatent à travers un haïku, nous nous prenons alors à dire "je me souviens..." ou "ça me rappelle une fois où..." Et ces moments-là racontés dans un haïku sont autant faits de prises de conscience de la vie qui nous entoure que de souvenirs tirés de notre mémoire collective. Diane Descôteaux.

Le haïku: le cliché d'un instant fugace retranscrit avec les mots des yeux et le ressenti du coeur, sur trois lignes. Raymond MATABOSCH

le haïku en cinq lignes

au seuil de la nuit
ne pas savoir
ce qui apparaîtra
ne pas chercher à le retenir
le haïku une culture de l’inconscient visité

Micheline BEAUDRY

Je laisse à André Duhaime, Alain Kervern et Sôseki le soin de définir l’essentiel :
« Le haïku pourrait être un texte développé, mais il ne l'est pas et c'est là toute sa toute force évocatrice. (…) le haïkiste, dans son poème à la fois bref et ouvert, ne garde que le flash initial. C'est là son défi, c'est là son art ». (André DUHAIME)

« Il faut se souvenir que ce poème court est d’abord la saisie dans l’instant d’un phénomène naturel, si modeste soit-il, dans lequel l’auteur perçoit une réalité dans son essence. Le haïku japonais exprime donc une relation fondamentale entre l’homme et le reste de l’univers, avec lequel il apprend à rester en harmonie par la pratique poétique. C’est à l’écoute des pulsions saisonnières que s’élabore l’équilibre subtil des quelques mots qui cristallisent le résultat d’un saisissement ». (Alain KERVERN)

Le haïku, d’après SÔSEKI est « un concentré de rhétorique, un univers irradiant à partir d’un point focal, comme le rivet d’un éventail qui permet de maintenir ensemble toutes ses branches. »

Quelques liens qui m’ont aidée dans cet vaste océan d’où jaillit la vague haïku

Mushimegane « loupe » est le site de Ryu Yotsuya et feu son épouse Niki Fuyuno
Mon site coup de cœur…

J’y ai notamment découvert un superbe article de Thierry Cazals Le vide dans le cercle de la corde à sauter
Thierry que je salue ici pour son amitié et son soutien précieux dont vous pouvez découvrir Les fleurs du silence des rebonds que nous avons comis sur Francopolis.

J’ai adoré les contes et haïkus de Niji Fuyuno, arc-en-ciel trop tôt éteint.

Ryu Yotsuya a également préfacé le recueil publié chez Poésie/Gallimard Haïku : Anthologie du poème court japonais accompagné des traductions de Corinne et Zéno Bianu

Temps libres, site de Serge Tomé, vaut également le voyage. J’y ai découvert les poèmes et haïkus de Louve que Gert Millaire nous présente ce mois au salon de lecture. Louve dont vous pouvez aussi lire l’entrevue avec Gert Millaire sur Francopolis.
André Duhaime est le créateur de l’incontournable Haïku sans frontières. Merveilleux site où j’ai beaucoup puisé afin de vous conter l’histoire du haïku.
Vous pouvez aussi redécouvir l’entretien de Gert Millaire avec André Duhaime
André Duhaime est québécois, il dirige les éditions David. Il s’est penché sur le haïku mondial et son site nous donne de nombeuses surprises à travers une palette d’auteurs classiques ou contemporains.

Si vous aussi vous souhaitez quelques conseils pour vous lancer dans l’aventure du haïku le Temps d'un instant fait par Dominique Chipot, fondateur de Gong, revue francophone du haïku ainsi que de l’association française du haïku fera très bien votre affaire.

Pour poursuivre dans cet art, il existe un « Petit manuel pour écrire des haïkus » de Philippe Costa aux éditions Philippe Picquier. Une petite boite à outils très utile et qui fourmille d’exemples tant dans les haïkus classiques que des haïkus de l’auteur (me paraissant moins réussis, mais l’essentiel restant sa démarche, rendre le haïku accessible aux français et en étudier les procédés comme on le ferait dans la poésie classique française à base de figures de style de notre patrimoine poétique, facilitant l’approche de cette culture orientale)
« Se conformer à la contrainte mène à l'innovation littéraire et la contrainte engendre la plus grande liberté de langage. Et plus elle est sévère, plus elle est créatrice. » écrira-t-il a propos de la ra rythmique en 5-7-5 tout en accordant la liberté d’une syllabe en plus ou en moins (d’autant plus que le japonais est basé sur un système morique et non syllabique, plusieurs syllabes peuvent exister dans une more) Deux livres-phares sur le haïku (en format de poche)

Fourmi sans ombres de Maurice Coyaud, édité chez Phébus
Une anthologie-promenade autour des haïkus, de leurs auteurs suivant certains thèmes. Le chemin est balisé par des thématiques nous présentant les haïkus, les auteurs et cela accompagne nos pas d’une très agréable façon. Très conseille en lecture de découverte.

Haïku : anthologie du poème court ouvrage collectif traduit par Corinne et Zéno Bianu aux éditions Poésie/Gallimard
Traductions originales nous donnant à goûter des haïkus de poète japonais classiques et contemporains

Hors poche, il existe les superbes éditions Moundarren présentant des haïkistes japonais classiques mais aussi des florilèges basés à partir d’un thème commun. Les haïkus sont présentés en japonais (avec leur calligraphie et leur transpositions en kanji) et en français (ils ont aussi tout un rayon sur la poésie chinoise classique)

Il existe de nombreux autres livres que je vous laisse le soin de découvrir parmi les liens donnés, en espérant que vous aurez l’envie de poursuivre vers ce chemin.

Chambre d'hôpital
L'enfant compte les étoiles
S'endort avant dix

Clochelune

Juliette Clochelune
pour Francopolis
January 04

Voeux

Solitude
Après le feu d'artifice
Une étoile filante.

Shiki
*
Ouaf ouaf
Même le chien s'y met
Voeux du nouvel an

Issa
*
L'an s'en va
Le chat demeure
Sur mes genoux blotti

Soseki
December 24

Veille de Noël - R.M. Rilke





I

Tu es de retour, vieille fête familière,
et veux, serrée contre mon coeur d'antan,
être consolée. Tu voudrais que je dise :
tu es toujours cette bénédiction d'autrefois
et moi, je suis de nouveau l'enfant sombre et j'ouvre
des yeux tranquilles dans lesquels tu te reflètes.
Bien sûr, bien sûr. Mais à l'époque, quand j'étais cet enfant
et que tu m'emplissais d'un effroi délicieux, quand les portes
d'un coup s'ouvraient - et que ta merveilleuse
séduction impossible à retenir plus longtemps
fondait sur moi comme le danger
de joies entraînantes : même alors, est-ce
toi, alors, que je ressentais ? Chaque objet
que saisissaient mes mains, une lueure l'entourait,
devenaient une chose nouvelle, l'anxieuse, presque vile
chose qui appelle la possession. Et j'avais peur.
O comme tout, avant que je ne le touche,
était si pur et si léger dans mon regard.
Et même s'il donnait un désir de possession,
ce n'en était pas une encore. Elle n'était pas encore grevée
par mes actions, mon incompréhension, ma volonté
que la chose soit ce qu'elle n'était pas.
Tout était encore clair
et éclairait mon visage.
Cela ne tombait pas encore, ne se mettait pas en mouvement
ce n'était pas encore la chose qui objecte.
Et je me tenais là, debout, timide, devant la merveilleuse impossession...

II

(...... Oh, si je pouvais maintenant
me tenir tout ainsi, monde, devant toi, sans fin
toujours plus regard. Et si jamais je lève les mains,
n'y dépose rien car je perds.
Mais laisse à travers moi passer comme dans les airs
le vol des oiseaux. Laisse-moi, comme fait d'ombre,
et de vent mêlés, être fraîchement palpable
dans le rapport flottant. Les choses que nous eûmes
(oh regarde-les, comme elles se retournent sur nous)
jamais ne se remettent tout à fait. Jamais ne les reprend
le pur espace. Le poids de nos membres,
ce qui nous est adieu, s'étend sur elles.)

III

Cette fête non plus, ne la retiens pas, mon coeur. Où sont
les preuves qu'elle t'appartient ? Comme le vent
se lève et ploie quelque chose et le force,
ainsi une sensation s'éveille en toi et va
vers où ? force quoi ? courbe quoi ? Et au-dessus se tient en surplomb
impalpable, un monde. Que veux-tu fêter, quand
la fête des anges t'échappe ?
Que veux-tu ressentir ? Ah, ton sentir s'étend
de ce qui pleure à ce qui ne pleure plus.
Mais au-dessus se tiennent, impalpables, des cieux
légers d'anges sans nombre. Impalpable pour toi. Tu
ne connais que la non-douleur. La seconde de répit
entre deux douleurs. Connais le court sommeil
dans le lit des destins harassés.
O coeur, comme dès le premier instant,
le trop plein de l'existence t'a dépassé.
Tu as senti cela se lever. Quelque chose de palpable
se dressa soudain devant toi : une chose, deux choses, quatre choses toutes prêtes. Un beau sourire était
sur un visage. Comme si tu l'avais reconnue,
une fleur seleva sur toi. Alors
un oiseau te traversa comme l'air.
Et si ton regard était trop plein, c'était un parfum
et s'il y avait assez de parfum, un son
venait se courber près de ton oreille... Déjà
tu choisissais et faisais signe : par cela.
Ta possession devenait visible par ce rejet.
Angoissé comme un fils, plus d'une chose te quitta,
depuis là-bas où tu ne peux plus ressentir. O que
tu doives toujours : "Assez!"
au lieu de crier "Plus!", au lieu de faire
entrer en toi le rapport, comme l'abîme les torrents!
Coeur malingre. A quoi sert un coeur fait de faiblesse ?
Etre coeur ne veut-il pas dire maîtriser ?
Que du zodiac, d'un bond,
le Capricorne saute sur ma montagne-coeur.
L'élan des étoiles ne me traverse-t-il pas ?
N'enserré-je pas le grouillement du monde ?
Que suis-je ici ? Jeune, qu'étais-je ?

R.M. Rilke
voeux cueillis dans les Oeuvres poétiques complètes de Rilke aux édittions Galiimard, collection Bibliothèque de la Pléiade
December 07

Silence de Rilke

 
 
 
 
 
Quand depuis longtemps le dernier son s'est fané
reste un calme large et profond
les étoiles ne sont que beaucoup de mots
pour une unique obscurité
 
 
*
 
Seul le bruit, quand il détache de la montagne muette
le plus proche morceau de silence...
 
R. M Rilke
dans "Fragments et poèmes épars"
éditions Gallimard, collection Bibliothèque de la pléiade
 
***
 
Le son du silence est la seule instruction que tu recevras
Kerouack
 
*
 
Tu souris le silence ouvert
Clochelune
October 02

Une bibliothèque de nuages - Christian Bobin

 
 
 
Sur la neige couvrant la boite aux lettres,
l'étoile minuscule d'une patte d'oiseau
_ de fraîches nouvelles du ciel.
 
*
 
Chaque fois que je m'éloigne d'une page fraîchement écrite,
je découvre à mon retour ce qui a fané sur les rameaux de papier, recroquevillé d'inutile.
Le temps qui passe est un ami précieux qui nous dépouille du superflu.
 
*
 
L'âme est plus subtile que l'air ;
la main de la mort ne peut se refermer sur elle.
J'écris pour trouver l'heure qu'il est dans l'éternel.
 
*
 
Je dépose la vieille montre de mon coeur chez Jean-sébastien Bach.
Quand je la reprends elle est comme neuve
et sonne toutes les secondes.
 
*
 
Notre âme regarde passer les wagons de nos projets,
assise dans le fossé
où elle mâche un brin d'herbe.
 
*
 
L'âme est une petite fille qui n'en finit pas d'apprendre à lire.
Assise sur une chaise d'ombre, suivant du doigt une phrase de lumière,
ses pieds qui ne touchent pas terre se balancent au rythme de ses trouvailles.
 
*
 
Je touche le réel avec des mains de bébé
qui tapotent tout ce qui passe à leur portée.
Mes phrases, ce sont ses mains.
 
*
 
A la mort de son amie la vieille dame lui envoya des fleurs. Une heure après elle mourait à son tour.
Les fleurs arrivèrent le lendemain, offertes à une morte par une mortre.
 On ne saurait imaginer un don plus pur.
 
*
 
La mort se cache derrières nos fêtes
comme un enfant se cache derrière un arbre.
On voit toujours le bout de ses souliers.
 
*
 
 
On ne sait pas ce qu'est la poésie.
On sait juste que c'est donner son sang
aux anges qui passent.
 
*
 
Tout m'est lecture.
La plus grande partie de ma bibliothèque est dans le ciel,
avec ses volumes dépareillés de nuages, jamais à la même place.
 
*
 
Vivre _ longer une muraille jusqu'à trouver une brèche lumineuse.
J'ai découvert de telles fissures dans le jaune asourdissant des pissenlits, ces enfants pauvres du soleil.
J'avance très lentement. Je mourrai sans être arrivé au fond du jardin.
 
*
 
Les reines qui me visitent
portent une robe de nuage à l'ourlet décousu,
et des souliers de pissenlit.
 
***
 
 
flocons de Christian Bobin
cueillis d' Une bibliothèque de nuages
éditions Lettres Vives, collection "entre quatre yeux"
sortie le 28 septembre 2006
 
(je me suis amusée à les déposer en genre de haïkus étoilés...)
September 25

Deux poèmes de Jean-Pierre Siméon

 
 
 
Poème triste mais gai
à mon père
 
Ce fut comme si soudain
il avait mis son coeur
à l'envers
 
comme si
dans le verger de ses bras
le fruit de son coeur
soudain était tombé
 
J'ai vu la nuit prendre son épaule
 
Comme la vitre était noire!
 
Et puis
dans ma main
il a posé son souffle
comme un oiseau têtu
 
c'est cet oiseau aujourd'hui
qui chante dans ma main
 
***
 
La vie en nous
 
Parfois au matin
un oiseau étrange bouge en nous
on dirait que notre coeur
bat des ailes
 
et c'est parfois
dans nos bras dans nos jambes
comme un frisson de feuilles
on dirait que notre sang
est un buisson vivant
 
et d'autres fois
comment ? pourquoi?
une clarté, une fraîcheur
naissent su nos lèvres
on dirait que notre voix
se fait rivière
 
et chaque soir entre nos mains
un bourgeon tremble
et prend force
on dirait que notre vie déjà
est la fleur du lendemain
 
***
 
ces deux oiseaux cueillis du nid la Nuit respire, construit brin par brin par Jean-Pierre Siméon, sont nés de l'arbre du Cheyne, dans la branche "poèmes pour grandir"
 
July 03

Jacques Ancet - Sur le fil

 

 

Tu marches
mais en
équilibre
l'espace
entre
le tronc
et le mur
brûle

les feuilles
craquent

en équilibre
aussi
ta vie
tu vacilles
le
fil
cède
se tend

(rétablis-
toi)

la
lumière

(trop brève)

on la
voit
s'éloigner

le ciel
est resté
perdu
dans la
cour

dans les
bouteilles et les
cartons

toujours
tu marches
il y a
ce que
tu
ne vois pas

ton pied sur
le vide
sous la langue
un mot
qui
craque

il y a
des
visages

mais loin

comme la
lune
parfois
en plein
jour

des
voix

tu les
entends
tu ne
les
comprends pas

inutile
de chercher

ce qui
est là
n'y est
pas

reste
l'éclat
les yeux

entre

le fil...

Jacques Ancet


June 01

rêve dans un rêve... Rainer Maria Rilke

 
Que voici un instant je n'existais pas
Le sais-tu ? Et tu dis non.
Je sens alors, pourvu que je ne me hàte,
Que je ne cesserai jamais d'être.

Je suis bien plus qu'un rêve dans un rêve.
Seul ce qui languit pour l'orée
Est comme un jour et comme un son
Et se presse, étranger, échappant à tes mains,
Pour découvrir la vaste liberté -
Et elles s'ouvrent tristement.

Accepte ce qui t'adviendra : le Terrible et le Beau.
Il suffit d'aller : nul sentiment n'est le plus loin.
Ne permets pas que l'on nous sépare.
Proche est le pays
Qu'ils appellent Vivre.
Tu le reconnaîtras à sa gravité.

Donne-moi la main.


Rainer Maria Rilke
May 29

lettre d'archipel, 25 mai 2005 en mémoire

LETTRE D’ARCHIPEL. 28 Mai 2006.
http://www.lamblard.com - <http://www.lamblard.com>

À tous les amis

Les Africains reviennent de loin...
Il y a un an, en mai 2005, nous avions, à notre façon, rendu hommage aux soldats africains qui combattirent aux côtés des Métropolitains lors de la dernière guerre, et dont certains donnèrent leur vie pour la France.
Le film de Rachid Bouchared “Indigènes” vient de recevoir au Festival de Cannes un prix “paquet cadeau” attribué aux acteurs masculins interprétant les soldats originaires d’Afrique venus guerroyer sur le sol français.
À l’heure où l’on parle de quota pour rendre davantage visible les minorités ethniques sur les écrans, voilà une astuce qui dédouane le jury de Cannes.
Saisissons l’occasion pour publier à nouveau notre “lettre” de mai 2005 :

Paris, 25 mai 2005

À Madame Halima K.
Au Douar Béni-Abdallah, Batna



En ce jour anniversaire, Madame Halima, je vous écris pour vous donner les renseignements que vous attendez sur la sépulture de votre père, Djilali Mohamed K., mort le 25 mai 1940 en France, caporal au 17e Régiment de Tirailleurs Algériens.

Vous ne me connaissez pas, mais peut-être vous souvenez-vous que votre fils, Abdelhamid, vous a téléphoné un jour pour vous annoncer qu’il allait rechercher la tombe de son grand-père avec l’aide d’un Français ; vous avez demandé : « Un gaouri ?», Abdelhamid a dit oui, et vous avez ajouté : « C’est bien, Inch’Allah ! ».

Un jour de bonnes rencontres, alors que votre fils s’inscrivait dans une école où il espérait apprendre un métier, et où j’avais à faire, il me demanda de remplir pour lui un formulaire, puis il me dit : « Mon grand-père est mort pour la France, mais je ne sais pas où il est enterré. » « En France, on respecte les soldats morts et leur sépulture est enregistrée ! », j’ai répondu.

En vérité, je n’en savais rien, mais mon patriotisme en était convaincu. Il suffisait de connaître le nom, la date, les circonstances…

Vous le savez, Madame, Abdelhamid est en France depuis une poignée d’années. Comme beaucoup d’autres jeunes Algériens, il est arrivé sans trop savoir pourquoi, et sans papiers.

Un mois après notre rencontre, Abdelhamid revenait me voir avec des photocopies que vous lui aviez envoyées.

Djilali était mort avec de nombreux frères d’armes, le 25 mai 1940 à Camelin dans l’Aisne, il avait 32 ans, et laissait une veuve, plus quatre enfants dont vous Halima qui aviez huit ans à l’époque.

En ce samedi 25 mai 1940, la France entrait dans le 268e jour de la guerre. Les Allemands accentuaient leur pression sur tout le Nord, de la Manche au Luxembourg. Arras résistait. Le sud de Sedan connaissait les combats les plus forts. Entre Rethel et Attigny, les Allemands avaient déclenché de violents tirs d’artillerie sur les bords de l’Aisne. C’était la guerre des chars contre les hommes à pied. La ligne Maginot était prise à revers. Les soldats du 17e Régiment de Tirailleurs Algériens faisaient face aux blindés de Guderian.

Votre père Djilali est mort à Camelin. Le caporal est tombé à Camelin dans l’Aisne le 25 mai 1940, aux ordres de Gamelin le général incapable.

Le ministre Daladier, qui déclara la guerre sans prononcer le mot, avait recommandé d’économiser le sang français. On avait constitué des régiments avec des Sénégalais, des soldats d’Afrique du Nord, et beaucoup de jeunes paysans de l’Hexagone. On envoya en France 123 000 Algériens recrutés, comme dans les campagnes françaises, pour chair à canon. Ils arrivèrent pendant la « drôle de guerre », Djilali parmi eux. Ont-ils fait les vendanges en Champagne cet automne-là pour déjouer l’ennui de l’inaction ? Ont-ils assisté aux galas de Noël-Noël du Théâtre aux armées ? Comment ont-ils vécu cet hiver 39/40, un des plus froids que la France ait connus ?

Au printemps ce fut la débâcle. La débâcle des chefs de guerre, des politiques et des notables.

Depuis une quinzaine de jours, les tirailleurs avaient vu une population en marche vers l’arrière, un peuple d’Européens dépouillés, si proches soudain, frères dans la disgrâce et le malheur. Les soldats traversaient les villages déserts, pénétraient dans les fermes picardes abandonnées. Seigneurs d’un instant, bêtes traquées bientôt.

Coupés des états-majors, perdus dans la nature, harcelés, les bataillons français toutefois ralentirent le déferlement de la Wehrmacht. « Toute troupe qui ne pourrait avancer doit se faire tuer sur place plutôt qu’abandonner la parcelle du sol natal qui lui a été confiée », avait ordonné Gamelin.

Djilali et ses frères de combat n’abandonnèrent pas les bords de l’Aisne. Ils y sont encore.

On dit que les défunts, pour qui le temps n’existe plus, s’adressent parfois aux vivants par le chant d’un oiseau. Lorsque nous sommes arrivés à Camelin ce dimanche de juillet, votre fils et moi, dans le silence de midi, une tourterelle chantait sa plainte sur le faîte de l’église, en haut du vieux cimetière du village. Une âme en peine avait rendez-vous ce jour-là avec son petit-fils Abdelhamid. Et il était à l’heure pour entendre le chant de l’oiseau et clore le temps du deuil.

La mort chrétienne et ses usages sont étrangers à votre garçon ; il errait dans le désordre des tombes oubliées à la recherche du signe qui lui révéler