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les reflets de clochelune

Poésie ? Don de son sang à l'ange passant.
April 08

Correspondances d'aujourd'hui, par Jean-Michel Dumay (Le Monde)

Chronique parue dans le quotidien "Le Monde" du 07 avril 2007


Isabelle (c'est une amie) court dans les déserts depuis très longtemps. Elle ne se demande pas à quoi ça sert. Elle court. C'est une deuxième vie après un cancer. Quand elle marathone dans les déserts du monde, son mari François reçoit sur son téléphone portable des Texto. Ce sont comme des flashs pour saisir des impressions. Les derniers sont arrivés d'Inde, désert de Thar : "Groupe super, des vrais baroudeurs, ils font des trucs surhumains." Ou alors : "Route impressionnante, du rodéo." Ou encore : "Il fait 42°." François est tout ému de cette virtuelle proximité : "Incroyable !" Par son instantanéité, le Texto contracte l'espace à faire douter des trois dimensions. Mais quelle est la source de cette émotion ? L'écrit transmis ? Ou cette surprise, tellement moderne, d'une communication libre abolissant les distances ?

On communique de plus en plus sur tous ces supports que sont Internet, le courrier électronique, les téléphones portables, les assistants personnels. Quand on correspondrait de moins en moins sur du papier. La Poste s'en inquiète et regrette la baisse de volume des lettres de particuliers. Une campagne vient d'être lancée. Un site (www.emotionducourrier.fr) nous invite à "écrire, envelopper, ouvrir, lire, sourire, pleurer, répondre". Autrement dit, en un slogan : à "partager l'émotion du courrier".

Le journal La Croix, en se faisant l'écho de cette campagne, a laissé la parole à Pierre-Marc de Biasi, directeur de recherches au CNRS, auteur d'une histoire du papier : "Plus les outils numériques se développent, plus le geste de la main qui écrit, signature du corps, gagne en signification." Il ajoute : "Le courrier électronique relève de la communication, une information chassant l'autre, et se rapproche de la forme orale, au point parfois de privilégier une écriture phonétique. A l'inverse, le courrier papier est lu, il est appréhendé avec davantage de lenteur, de réflexion. Il fait sens dans le temps. On se trouve alors plutôt dans le registre de la transmission."

Chacun dissertera (sur du papier ou sur écran) sur les profondeurs et qualités respectives des correspondances d'hier et d'aujourd'hui. Sur le point de savoir celle qui assurerait le plus une "vraie" présence, une attention particulière portée au destinataire. Sur les conséquences de cette substitution progressive d'une écriture manuscrite cursive, couchée sur le papier, par des staccatos sur clavier, physiquement déconnectés de l'écran. L'essor de la communication, notamment sa "forme orale", fût-elle écrite phonétiquement, signe de profonds changements. Constatant ainsi quelques grandes mutations anthropologiques chez l'homme moderne, le philosophe Marcel Gauchet voit apparaître "un mode de constitution des personnes par la relation" qui constitue, selon lui, "une vraie nouveauté" : un "j'existe dans la mesure où je suis branché avec d'autres" très dans l'air du temps, surtout chez les jeunes générations.

Cette addiction envers la communication, doublée d'un sentiment de toute-puissance liée à l'abolition des contraintes spatiales (cette possibilité d'échapper à tout instant à son environnement immédiat) conduirait, selon lui, à "l'incapacité de la solitude", c'est-à-dire à se représenter autrement qu'"en rapport" avec d'autres.

Une rupture, selon lui, sur des siècles d'autonomisation de l'individu, que l'apparition de la lecture silencieuse en même temps que le livre avait, sinon nouée, tout au moins fortifiée. Ainsi une correspondance sur papier pourrait encore témoigner de l'identité de deux individualités, matérialisées par un point de départ et un point d'arrivée. Le cachet de la poste faisant foi. Quand la marée des mails et des Texto serait elle-même, à notre insu, désormais constitutive de notre identité.
April 05

Joyeuses pâques




A Pâques

Frère Jacques, frère Jacques,
Réveille-toi de ton sommeil d'hiver
Les fins taillis sont déjà verts
Et nous voici au temps de Pâques,
Frère Jacques.

Au coin du bois morne et blêmi
Où ton grand corps s'est endormi
Depuis l'automne,
L'aveugle et vacillant brouillard,
Sur les grand-routes du hasard,
S'est promené, longtemps, par les champs monotones ;
Et les chênes aux rameaux noirs
Tordus de vent farouche
Ont laissé choir,
De soir en soir,
Leur feuillage d'or mort sur les bords de ta couche.

Frère Jacques,
Il a neigé durant des mois
Et sur tes mains, et sur tes doigts
Pleins de gerçures ;
Il a neigé, il a givré,
Sur ton chef pâle et tonsuré
Et dans les plis décolorés
De ta robe de bure.

La torpide saison est comme entrée en toi
Avec son deuil et son effroi,
Et sa bise sournoise et son gel volontaire ;
Et telle est la lourdeur de ton vieux front lassé
Et l'immobilité de tes deux bras croisés,
Qu'on les dirait d'un mort qui repose sous terre.

Frère Jacques,
Hier au matin, malgré le froid,
Deux jonquilles, trois anémones
Ont soulevé leurs pétales roses ou jaunes
Vers toi,
Et la mésange à tête blanche,
Fragile et preste, a sautillé
Sur la branche de cornouiller
Qui vers ton large lit de feuillages mouillés
Se penche.

Et tu dors, et tu dors toujours,
Au coin du bois profond et sourd,
Bien que s'en viennent les abeilles
Bourdonner jusqu'au soir à tes closes oreilles
Et que l'on voie en tourbillons
Rôder sur ta barbe rigide
Un couple clair et rapide
De papillons.

Pourtant, voici qu'à travers ton somme
Tu as surpris, dès l'aube, s'en aller
Le cortège bariolé
Des cent cloches qui vont à Rome ;
Et, leurs clochers restant
Muets et hésitants
Durant ces trois longs jours et d'angoisse et d'absence,
Tu t'éveilles en écoutant
Régner de l'un à l'autre bout des champs
Le silence.

Et secouant alors
De ton pesant manteau que les ronces festonnent
Les glaçons de l'hiver et les brumes d'automne,
Frère Jacques, tu sonnes
D'un bras si rude et fort
Que tout se hâte aux prés et s'enfièvre aux collines
A l'appel clair de tes matines.

Et du bout d'un verger le coucou te répond ;
Et l'insecte reluit de broussaille en broussaille ;
Et les sèves sous terre immensément tressaillent ;
Et les frondaisons d'or se propagent et font
Que leur ombre s'incline aux vieux murs des chaumières ;
Et le travail surgit innombrable et puissant ;
Et le vent semble fait de mouvante lumière
Pour frôler le bouton d'une rose trémière
Et le front hérissé d'un pâle épi naissant.

Frère Jacques, frère Jacques
Combien la vie entière à confiance en toi ;
Et comme l'oiseau chante au faîte de mon toit ;
Frère Jacques, frère Jacques,
Rude et vaillant carillonneur de Pâques.

Emile Verhaeren

carte venant du Jardin de Tadine (escale chaudement recommandée)

April 02

Oléron en trou de temps

(du 29 mars au 1er avril : escale à la Rochelle) dans le trou du samedi 31 mars, en un tour d'aiguilles, remonter à la source d'oléron en puits de souvenirs, là où la mémoire jaillit en eau vive, île-berceau d'enfance temps du cocon des parents encore en duo d'amour, de la famille à cinq au village de la Vieille Perrotine retrouver aujourd'hui, saut du temps en plein vol éclats, les branches ne cassent pas, les racines se rencontrent dans l'au-delà des jours, des ans...

thé aux merveilles



Le loir et le lièvre
Veillent dans la tasse à thé
Pays des merveilles.

Clochelune
March 22

duos poétiques pour fêter le printemps



TAXI

Je suis délivrée
Je reprends ma pureté comme un sac
Elle et moi dans un taxi
Nous regardons la pluie
Et le néon
Des enseignes chinoises
Dans une rue ordinaire
Je suis anesthésiée
Une musique nègre me tame-tame le cœur
Les feux rouges me font signe d'arrêter
Mais je continue à courir dans la ville
Le chaufeur me regarde
Je ne bouge pas
Ma pureté et moi nous sommes risibles
Je ris
Feux verts
Tout est permis
Même d'écraser les feuilles mortes
Le chauffeur me regarde
Quatre heures
Je ramène ma pureté assise sur une banquette
C'est drôle
Je ne peux rien
La ville embrumée
Les soucis d'amour
Je ne peux rien
Et cet aveugle
Qui traverse avec le chat
Est bien plus important

Denise Jallais
La Cage (1985)
***


VOYAGES

Moi aussi
comme les peintres
j'ai mes modèles

Un jour
et c'est déjà hier
sur la plate-forme de l'autobus
je regardais les femmes
qui descendaient la rue d'Amsterdam
Soudain à travers la vitre du bus
j'en découvris une
que je n'avais pas vue monter
Assise seule elle semblait sourire
À l'instant même elle me plut énormément
mais au même instant
je m'apeçus que c'était la mienne
J'étais content.

Jacques Prévert
Histoires (1963)

poèmes cueillis dans Duos d'amour : anthologie des plus beaux poèmes amoureux
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